mirbeau

Avec Olivier Schneider, Noé Beaucardet, à la guitare et au chant, Benjamin D'Anfray, au violoncelle, au chant et au melodica (tous deux sont du groupe FITZGERALD )

 

Une création Theôrêma :

LE CONCOMBRE FUGITIF

et autres nouvelles bucoliques et libératrices

D'OCTAVE MIRBEAU

affiche

affiche Barbara Castro

Conception et mise en scène Olivier Schneider

musique Noé Beaucardet et Benjamin d'Anfray

 

 

7 courtes pièces qui sont autant de fables tendres, humoristiques ou cruelles,

interprétées par un trio énergique.

Leur complicité entraîne le spectateur dans un surprenant mélange entre théâtre, conte, voire opérette.

 

photo Thomas Guiot

durée du spectacle: 1h30

avec le soutien du Conseil Général de Seine et Marne

de la Mairie de Saint Mammès

de la SOCIETE OCTAVE MIRBEAU

de la librairie

de

Pour le Concombre Fugitif, Olivier Schneider a été l'invité de la Vignette d'Aude Lavigne sur France Culture le 9 septembre 2009

pour écouter l'émission et d'autres extraits sonores du spectacle: http://www.myspace.com/octavemirbeau

ARTICLE D'OLIVIER SCHNEIDER publié dans les CAHIERS OCTAVE MIRBEAU - N°18 - 2011

Le Concombre Fugitif a été joué à Chenon (Charente) au théatre Darius Milhaud à Paris (de février à mai 2010), au Festival Cours et Jardins de Morsang sur Orge, au théâtre Octave Mirbeau de Rémalard, à Trévières, au Musée de Beaux Arts d'Anger, au théâtre Octave Mirbeau de Triel sur Seine

 

UN PROJET A LA MEMOIRE DE MA MERE, BLANDINE VERLEY.....

 

Les textes: Le Concombre Fugitif, Extrait de paysages d'automne (La Chasse), L'homme au grenier, Les Millions de Loqueteux, Mon Jardinier, Le mur, La Peur de l'Ane

L'ensemble des textes en pdf

Octave Mirbeau vu par Sacha Guitry, ami de son vivant:  

 

Comment nous nous sommes rencontrés: Invité sur France Culture pour raconter l'histoire du Concombre (vignette d’Aude Lavigne du 09/09/09), Olivier Schneider a proposé à Noé et à Benjamin de suivre l'aventure avec lui, tous deux n'ont pas hésité à suivre un Concombre certes fugitif mais qui sait se faire aimer. Aussitôt, en quelques répétitions, une graine a germé qui donnera ce qu'on pourrait presque appeler un spectacle, si ce n'était pas quelque chose d'un peu plus étrange, d'un peu plus extraordinaire....

Le spectacle: L’énergie du trio, sa complicité, entraînent le spectateur dans un surprenant mélange entre théâtre, conte, voire opérette.

Ces textes rares d’Octave Mirbeau sont animés avec passion par le comédien Olivier Schneider, et transportés par la création musicale, le jeu et la fantaisie de Noé Beaucardet (guitare et chant) et Benjamin d’Anfray (violoncelle et chant).

Octave Mirbeau

Né en 1848 et mort en 1917, pamphlétaire, romancier et dramaturge populaire et redouté, Octave Mirbeau a fait entendre sa verve et son humour dans la France de l’Affaire Dreyfus, pour lequel il s’engage résolument. Il écrit alors ses romans les plus audacieux : Le Jardin des Supplices, le Journal d’une Femme de ChambreLes 21 jours d’un neurasthénique, et remporte un immense succès populaire avec la pièce Les Affaires sont les Affaires qu’il impose sans aucune censure à la Comédie Française en 1903 en obtenant la dissolution du comité de lecture au terme d’un combat contre l’institution même.  Il fait paraitre de nombreux contes dans les journaux de l’époque, dont certains n’ont été publiés qu’après sa mort, et rassemblés dans ses Contes Cruels ou les Contes de la Chaumière.

Olivier Schneider, le comédien – conteur
(et metteur en scène)

Acteur-découvreur de textes il crée au sein de la compagnie Theôrêma de petites formes théâtrales et musicales, souvent accompagné de musiciens, pour partager les poèmes de Jehan Rictus, les sketchs clownesques de Karl Valentin, l’humour absurde et noir de Daniil Harms. Metteur en scène et acteur avec Galienne Tonka des deux dernières créations équestres du Théâtre du Cheval Bavard : Chinoock et Des Mots et des Chevaux (présenté au Théâtre Antique des Bouchaux cet été). Il a contribué par ailleurs à faire connaitre Marie de Beaumont, en créant ses premières pièces : L’Annulation, Métro, Choses Tendres et Moi-Miettes. Aussi chanteur et poète il chante ses propres textes avec Sirchst, anime le collectif de poètes Poésiex (Université de Nanterre), et met en scène des chœurs amateurs, il a été un temps dramaturge au Vieux Colombier - Comédie Française pour les mises en scènes de Thierry de Peretti des pièces d’Eugène Labiche et de Grégory Motton, ou assistant à Poitiers sur un Opéra Contemporain (avec Ars Nova et Jean Boillot), et aime ainsi sauter par petits bonds tel un concombre (décidément fugitif) de projets fascinants en projets insensés

Pour en savoir plus : http://theorema.free.fr/cvmes.htm

 

Les musiciens : Noé Beaucardet et Benjamin d’Anfray

photo Thomas Guiot

Tous deux membres du groupe Fitzgerald
http://www.myspace.com/fitzgeraldblues

 

Noé Beaucardet – guitare et percussions, multi-instrumentiste, compositeur, formé au conservatoire, diplômé de musicologie à la Sorbonne, fondateur de Fitzgerald, il pratique également l’improvisation au sein de nombreuses formations franciliennes.

 

Benjamin d’Anfray – violoncelle et melodica, multi-instrumentiste, pianiste et chef de chant (Les Larmes du Couteau de Martinu, L’Opéra de Quat’Sous de Brecht/Weil, Carmen de Bizet), aujourd’hui étudiant le piano au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon, il poursuit également des études dans le domaine du patrimoine.

 

CONTACT  PRESSE: Olivier Schneider, 06 72 82 55 92
La compagnie Theôrêma : theoremao@gmail.com
http://theorema.free.fr

liens utiles:

 

Mirbeau de retour au Vieux Colombier /Comédie Française

BIBLIOTHEQUE DE LISIEUX: http://www.bmlisieux.com/litterature/mirbeau/

WIKIPEDIA: http://fr.wikipedia.org/wiki/Octave_Mirbeau

SOCIETE OCTAVE MIRBEAU: http://start5g.ovh.net/~mirbeau/

ROMANS: http://www.leboucher.com/vous/_accueille.html?mirbeau/romans.html~centregc

FOND OCTAVE MIRBEAU A ANGER : http://bu.univ-angers.fr/index.php?S_file=archives/fiche.php&ref_archive=5

 

La Compagnie Theôrêmatheorema

Theôrêma est implantée à St Mammès en Seine et Marne et dirigée par Olivier Schneider.
Soutenue par le Conseil Général de Seine et Marne et la ville de St Mammès, Theôrêma est au croisement entre théâtre et musique, récit et danse, cinéma et son, nouvelle écriture et choix de répertoire.
Elle a créé Radix, à partir de textes de Daniil Harms, Les Jeux, autour des sketchs de Karl Valentin, le Crabe de Michel Robert Reich, Moi-Miettes (avec le soutien du Conseil Général des Yvelines), Choses Tendres (présenté pour la première fois dans une mise en espace d’Olivier Schneider à Théâtre Ouvert, CDN de création, création soutenue par le CG77 et la ville de Fontainebleau), et Sentier de Dépendance de Marie de Beaumont (actuellement au théâtre du Lucernaire), Sirchst (cabaret cirquassien), La Filature de Sophie Calle, La Bande Son du Film (création d’une bande son par les spectateurs par Jean-Carl Feldis).

L’Oiseau de Feu est dans la continuité d’un travail de rencontre entre l’art du récit et la musique. D’abord avec Radix, adaptation de l’univers particulier, humoristique et noir de l’auteur Daniil Harms . Un travail réalisé avec le compositeur Jean Carl Feldis. Poursuivi dans Sentier de Dépendance (Marie Delmarès jouaient et dansait avec le musicien Johann Grandin). Enfin, avec Noé Beaucardet et Benjamin d’Anfray, dans Le Concombre Fugitif : sur des nouvelles d’Octave Mirbeau, un dialogue entre narrateur et musicien se noue sur scène dans une grande complicité et une richesse d’univers.

Prochainement: L'Oiseau de Feu, adaptation ludique et musicale du célèbre conte traditionnel russe. Avec Olivier Schneider, Noé Beaucardet et Chloé Boursicot.

 

ACTIONS CULTURELLES PROPOSEES

Pour les collèges et lycées  nous proposons des ateliers, théâtre et musique autour du spectacle.
-          Découverte de l’auteur, des péripéties et combats de son existence littéraire, journalistique et théâtrale.
-          Découverte des mots nouveaux comme « mazette », ou « fichtre », étude ludique du vocabulaire 
-          Atelier d’écriture : écrire une histoire, passage du « je » au « il », comment faire surgir de nouveaux personnages
-          Atelier de jeu : prendre la parole, captiver et surprendre, garder le fil du récit
-     Travail autour du texte "La peur de l'âne", du conte à la pièce de théâtre
-     Découverte du jeu musical : travail du geste et du mime avec les musiciens.

collège Octave Mirbeau à Trévières Collège Octave Mirbeau de Trévières (22/10/10)

Site internet du groupe : http://www.myspace.com/fitzgeraldblues
fitzgerald

Presse : Il était une fois Octave Mirbeau - Rémalard

Ouest- France, mercredi 10 novembre 2010


Depuis qu'il a découvert Octave Mirbeau, Olivier Schneider en est tombé amoureux. Dans le spectacle qui a été présenté samedi dernier, le comédien a joué quelques-unes des nouvelles mises en scène et en musique avec la complicité de Noé Beaucardet et Benjamin d'Anfray. Octave Mirbeau savait montrer du doigt les excès de ses concitoyens mais aussi saisir la poésie des situations et des personnages. Un visionnaire qui a passé la plupart de sa vie à défendre ses convictions.

 

Rémalard / Mirbeau, par la compagnie Théôrêma

L'esprit de Mirbeau a soufflé samedi salle Mirbeau à Rémalard grâce à la compagnie Théôrêma. Olivier Schneider, metteur en scène et acteur, accompagné par les musiciens Noé Beaucardet et Benjamin d'Anfray, a brillament donné corps et voix aux contes "bucoliques et libérateurs" de l'écrivain rémalardais. Soutenue par la guitare et le violoncelle, l'incarnation des textes tanôt légers (Le Concombre Fugitif, Mon Jardinier) tantôt graves (L'Homme au Grenier) a ému le public.

La Renaissance, Trévières, vendredi 12 novembre 2010, "Un public conquis par la vie des personnages d'Octave Mirbeau et qui a pu aussi rencontrer les comédiens"

Au volume des applaudissements délivrés par le public à l'issue de la répresentation, on peut penser que la centaine de personnes présente a été conquise par la prestation d'Olivier Schneider et ses deux comparses musiciens de la compagnie "Theôrêma". Travail de professionnel que cette interprétation d'une dizaine de courts textes d'Octave Mirbeau. Pour Olivier Schneider "l'auteur voulait sortir du théâtre citadin et proposer des histoires à base de ruralité." Mais sans doute aussi qu'il y a trouvé là le terrain pour développer des destins, il faut le dire, toujours éloignés du bonheur. Pourtant c'est à chaque fois risible mais aussi terrible, le fou restera enfermé, le justiciable se suicidera, le fils perdu retournera à l'état sauvage. L'ironie est toujours présente, le ton badin, mais le sourire crispé...

 

CAHIERS OCTAVE MIRBEAU - N°18 - 2011

Du Concombre Fugitif au Théâtre Populaire

Depuis que je poursuis cet étonnant Concombre, espiègle et voyageur,on me pose souvent la question : « Mais pourquoi ? Mais d’où m’est venue cette idée ? »… Etrange idée en effet que de choisir un être fugitif, fuyant, imprévisible et… oserais-je dire, contestataire. Car en matière de théâtre, ce qui fait choisir telle ou telle pièce c’est en général tout un délicat débat sur le futile, le non futile, l’engagement, le périssable, etc… Là rien de tout cela et je dirais que le Concombre m’a trouvé par hasard, et par un trait tragique et drôle : au siècle dernier, en 1997, alors que la compagnie amateur (ou pseudo professionnelle) dans laquelle je travaillais, s’est mise à monter un Feydeau. Il y manquait quelque chose, une première partie si possible dans le ton de l'époque. Je me suis souvenu d’Octave Mirbeau, obscur auteur (je parle du temps d’avant la Société Octave Mirbeau) dont on parlait parfois dans les discussions débridées de Radio Libertaire, du temps de la folle période des radios libres. Le nom d’Octave Mirbeau était resté dans ma mémoire, et je voulais montrer à ma petite compagnie qu’on pouvait écrire à l’époque de Feydeau des écrits puissants, et beaux et pleins d’espoir (et bien sur anarchistes, mais je n’ai pas insisté sur le sujet). Un peu fainéant je n’ai lu que la première histoire du premier livre que j’ai acheté, et c’était le Concombre Fugitif, qui allait faire ma vie d’acteur.
A ma grande surprise, le Concombre Fugitif a beaucoup plu. C'était pour moi une révélation: une littérature exigeante, engagée et populaire pouvait faire rire, malgré qu'elle ne soit pas écrite pour le théâtre. Cette rencontre avec un auteur sans concession, totalement indépendant dans son écriture comme dans son regard sur la société et le monde, me donnait des ailes et des envies folles. J'avais envie de faire découvrir des auteurs résistants par l'écriture, par l'humour et l'esprit de satire. Je porterais leurs textes sur la scène afin de refaire vivre leur parole, de faire partager leur combat et créer un moment convivial et simple. Je choisis alors différents auteurs: Karl Valentin, un clown qui a su écrire sous le nazisme, la peur au ventre, des textes décalés, aux allusions critiques sur le régime. Daniil Harms, humoriste russe des tristes années 30, qui entre deux internements en camp, écrivait de petits textes d'humour noir. Et bien sûr, pour la France, je choisissais Octave Mirbeau, qui n'a ni fait les camps, ni vécu la peur au ventre, mais qui a néanmoins risqué sa vie pour ses écrits, au prix de fréquents duels, polémiques, procès, disputes domestiques, qui l'ont épuisé et qui ont justifié la longue aguonie de sa mémoire et sa disparition des livres scolaires, des scènes, etc...
Peu à peu je rajoutais au Concombre Fugitif d’autres histoires: Le Mur, la Peur de l’Âne, Jean Loqueteux,… et rassemblant des musiciens avec moi, je construisais un théâtre à ma manière, ironique, musical et proche des gens. Je poursuivais l'aventure avec les sketchs de Karl Valentin, puis accompagné du musicien Jean-Carl Feldis, je créais le spectacle  Radix, à partir d'une nouvelle et de petits textes de Daniil Harms. Quelques années après je créais les premières pièces de Marie de Beaumont en Centre Dramatique National (Théâtre Ouvert à Paris), jouais au dramaturge provocateur au Vieux Colombier - Comédie Française (avec Thierry de Peretti), et montais ma propre compagnie, celle que je dirige aujourd’hui : la compagnie Theôrêma. Mais le Concombre Fugitif ne me quittait jamais, et je le gardais pour des repas de famille, pour des moments amicaux, en auditions ou pour moi-même.
Puis est venu l’atroce maladie de ma mère Une mort annoncée sur 3 ans, bouleversant tout comme savent aujourd’hui faire les cancers malheureusement de plus en plus communs. Ils nous font découvrir le corps hospitalier, la violence des sentiments familiaux, des moments beaux et d’amour, et d’autres plus sombres, violents que créent le désespoir. Enfin ma mère qui s’était battue toute sa vie pour un peu de liberté, et d'indépendance, et pour en donner aux autres (elle était assistante sociale), s’est retrouvée esclave de son corps, emprisonnée, sans espoirs, et nous l’avons accompagnée. Et dans ce long moment tragique, il lui est venu à l’esprit de programmer le Concombre Fugitif dans le village où elle s'impliquait activement pour animer la vie culturelle et festive. C’était le texte qu’elle avait préféré de toutes mes créations, celui qui la faisait encore rire et qu’elle voulait réentendre. Je lui ai promis de reprendre le Concombre, et j’ai tenu parole, mais elle n’était déjà plus là.
Cet été là, l’été 2009, j'avais créé avec Galienne Tonka et le Théâtre du Cheval Bavard (dont le lieu de résidence, à Bioussac, était tout proche du village où j'avais accompagné ma mère) un spectacle équestre, poétique et émouvant, sur le thème de l’amour. Le lendemain de la dernière de ce spectacle, je reçois un coup de fil d’Aude Lavigne de France Culture. Elle se rappelle d’une émission où j’avais évoqué avec passion Octave Mirbeau et souhaite m'entendre dire un de ses textes pour une de ses premières vignettes (on vient tout juste de lui confier la direction de ce nouveau programme).  J’en suis très touché et y vois un signe. Je me mets alors activement au travail. Je choisis de nouveaux textes: Paysage d'Automne, l'Homme au Grenier, Mon Jardinier. Je demande à deux jeunes musiciens, talentueux, magnifiques, pleins de présence: Noé Beaucardet et Benjamin d’Anfray de se joindre au projet. Ils acceptent avec enthousiaste après avoir découvert le texte, s’amusant de son style, goûtant des qualités musicales de la langue de Mirbeau, et ensemble nous inventons cette forme étonnante qu’est le Concombre Fugitif.

Plaidoyer pour un théâtre populaire

En choisissant de travailler sur les nouvelles d’Octave Mirbeau, j’ai voulu retrouver le plaisir d’une forme théâtrale populaire. Les nouvelles, publiées de son temps dans des journaux à forts tirages, ont été écrites afin de toucher un public varié et sans prétention, tout en lui apportant une réflexion, et un style de qualité. On y retrouve toute l’ambition d’Octave Mirbeau, on pourrait dire son rêve d’écrivain : apporter au plus grand nombre des récits de qualité et d’un esprit sensible. Porter ces récits sur la scène, c’est renouer avec une certaine noblesse de l’entendement populaire, car finalement avec une histoire, des personnages bien campés, et une verve accessible par sa beauté, on touche tout le monde, et au théâtre ça fait du bien. Partout où j’ai pu les jouer, avec le précieux apport de la musique de Noé et Benjamin, j’ai pu constater combien les textes d’Octave Mirbeau touchent une variété de gens, jeunes, âgés, de la campagne comme de la ville, ainsi que de toutes origines comme de toutes régions.
Nous sommes passés de Chenon (petite village de Charente) à Paris (Théâtre Darius Milhaud), de l’Essonne (Morsang sur Orge) aux lieux d’enfance et de naissance de Mirbeau, Rémalard et Trévières, puis de retour en Charente à Bioussac. Partout nous avons été accueilli par des équipes généreuses et dévouées à leurs publics, Grazia et Alain de la direction culturelle de Morsang, Gisèle et Michel à Rémalard, Marie-Claude et Jean à Trévières (j’aimerais témoigner ici de tous les efforts des équipes municipales, et des bénévoles, pour entretenir une vie culturelle foisonnante partout en France)…. Des collégiens aux mirbeauphiles, du 19ème arrondissement au Perche, de la banlieue à la campagne charentaise ou normande, nous avons été reçus par un public attentif et sensible aux récits et la langue de notre auteur.

Octave Mirbeau s’est très fortement impliqué dans la cause du théâtre populaire, si on l’a oublié (du moins dans le milieu théâtral), à cause de son échec, au profit de Romain Rolland (compagnon de Mirbeau à la Revue d’Art Dramatique), Firmin Gémier, et surtout de Jacques Copeau, Jean Vilar, ou Gabriel Monnet, tous n’auraient pu élaborer leur projet sans l’impulsion fondatrice de Mirbeau. Je crois pour ma part à l’importance historique des échecs, et je voudrais avec joie, comme on fait au théâtre (où on ne parle que des échecs pour faire de bonnes pièces), retracer l’histoire de France, comme de l’humanité, qu’au travers de ses glorieux échecs, bien souvent plus révélateurs et conséquents que ses succès. Je préfère Lamartine à Napoléon, comme Kérenski à Lénine. L’échec d’Octave Mirbeau et du Comité pour la création du Théâtre Populaire, est selon moi beaucoup aussi important que les succès ultérieurs (d’ailleurs relatifs) des gens que l’on connait.

Un des arguments du Comité, et certainement de Mirbeau (qui y ajoutait le « sens de l’ironie »), est que « le peuple est près de la Beauté ». En lui donnant accès généreusement aux grandes œuvres dramatiques, il saurait naturellement s’en réjouir comme s’en éduquer. En tant qu’auteur il a privilégié à cette fin la qualité de l’écriture, des interprètes, et la satire. En tant que théoricien, il s’est escrimé à convaincre les ministres de la République, tous plus convaincus que lui-même, pour n’obtenir à la fin que des lectures provinciales de textes édifiants par des acteurs ennuyeux, mais de la capitale. Cependant, un centenaire plus tard, on ne peut nier que quelques uns des objectifs du Comité ont été atteints : la France entière est équipée de bâtiments dédiés aux spectacles, suivant souvent le modèle des abonnements que défendait le projet d’Eugène Morel (élu par le Comité), bâtiments où est supprimée la hiérarchie « sociale » des sièges et des balcons, le travail d’une multitude de compagnie permet une créativité unique au monde, le prix des places est accessible et les offres variés et nombreuses. Et pourtant, dans sa forme actuelle, le théâtre reste considéré comme peu populaire, voire élitiste, malgré tous les efforts…

Quel pourrait être aujourd’hui un Théâtre Populaire, en reprenant les principes d’Octave Mirbeau ?

En préservant le travail immense de nos prédécesseurs, l’essaimage des salles de théâtre, des lieux de représentations de rue, la décentralisation, la variété et le nombre des compagnies de créations (qui survivent grâce au système de l’intermittence), la vitalité et la qualité des auteurs, scénographes, techniciens et des écoles de mise en scène, il reste peu de chose pour qu’un théâtre populaire prenne enfin forme. Plutôt que de penser un théâtre qui divise, ciblé sur certaines catégories, comme le fait le théâtre privé à outrance (une pièce pour les papas poules, une pièce pour les retraités en vacances, une pièce pour les jeunes de banlieue, etc…), il faut inventer un théâtre qui rassemble. Le public du théâtre amateur, le public du théâtre de divertissement, et le public du théâtre d’initié, et bien sûr le public absent habituellement des théâtres doivent pouvoir se retrouver ensemble pour un moment théâtral, en plus des moments de divertissements séparés. Ce serait prendre en compte aussi bien la richesse de la variété des cultures d'origine et locales, les habitudes et les contraintes sociales, que tout ce qui les réunit, du rire à l'émerveillement. Ce serait un théâtre qui se moquerait éperdument de toute forme de censure, et qui pour sa forme accepterait les différentes écritures, et tous les différents modes de langages scéniques, du parlé au visuel, du chorégraphique au circassien, car c’est aussi prendre en compte les différentes facultés de réception des publics dont la richesse et la variété sont des apports de plus à la création. La diversité des langages n’empêche pas une simplicité, et une sobriété des moyens – dans un contexte où l’humain doit se montrer plus discret pour la planète, le théâtre peut contribuer à donner des moments de plaisir, sans trop d’impact.

A quelle fin ? En plus du plaisir de se retrouver ensemble, de briser dans un moment de détente les murs virtuels de notre société, le théâtre serait alors un espace de stimulation démocratique, de culture autonome, et d’acceptation de l’autre. Cela demanderait un accompagnement, une école du spectateur, et une estime réciproque entre ceux qui font le spectacle et ceux qui le reçoive. Pour revenir à Mirbeau, on trouve finalement peu de trace de son idée d’un théâtre Populaire. Même s’il a finalement eu du plaisir à travailler auprès des comédiens, il ne s’est pas senti l’âme d’un directeur de théâtre ou d’un administrateur comme l’a été Jean Vilar, il n’a pas été pris d’une envie de théoriser sur l’art dramatique, ni de prendre le rôle d’un metteur en scène comme beaucoup l’ont fait. Pourtant on devine dans ses confidences, même méchantes, sur les gens de théâtre, ainsi que dans ses écrits en général, ce qui pouvait l’attirer dans le théâtre : révéler chez des gens très différents, de toute classe et de toute origine, ce qui peut y avoir de meilleur en eux. C’est voir le théâtre comme un lieu accueillant, ignorant la censure, mais où chacun se permet de rire et de se montrer avec d’autres et, grâce à la qualité des œuvres, le travail des interprètes et des techniciens, d’exalter un sens de la beauté et de l’ironie qui lui est propre. Ce moment à part, dans une salle où dans la rue, est un moment où chez soi on reçoit ceux qui sauront se sentir chez eux dans un esprit non sélectif et ouvert, car la seule sélection se fait par l’envie de se faire plaisir et de s’éduquer librement. Cela me donne envie de citer Octave Mirbeau, même si cette citation est très indirectement liée à cet article, c’est un des derniers articles de l’homme, fin octobre 1916, pendant la guerre, dans la préface de Goha le Simple de Josipovici et Albert Adès :
« Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous et ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une vérité une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s’en réjouit ». Cette phrase pourrait résumer le nouveau théâtre populaire à construire.

Olivier Schneider

 

LES TEXTES DU SPECTACLE:

Octave Mirbeau
LE CONCOMBRE FUGITIF et autres contes ruraux et bucoliques

 

Le Concombre Fugitif

Je dirai que j’aime les fleurs d’une passion presque monomaniaque, les fleurs me sont des amies « silencieuses et violentes », et fidèles. Et toute joie me vient d’elles. Mais je n’aime pas les fleurs bêtes, car, si blasphématoire que cela paraisse, il y a des fleurs bêtes, ou plutôt des fleurs, de pauvres fleurs à qui les horticulteurs ont communiqué leur bêtise contagieuse. Tels les bégonias, dont on fait, dans les jardins, aujourd’hui, un si douloureux étalage. Au point que toute autre fleur en est exilée et que toute la flore semble se restreindre à cette stupide plante dont on dirait que les pétales sont découpés à l’emporte pièce dans quelque indigeste navet. Pulpe grossière, artificielle couleur, forme rigide, sans une grâce, sans une fantaisie, tige molle et gauche, sans une jolie flexion dans la brise, nul parfum ne monte d’elle et son âme est pareille à celle d’une poupée, je veux dire qu’elle n’a pas d’âme, ce qui est à peine croyable. Au Mexique, où il pousse librement, on assure que le bégonia est charmant. Que ne l’a-t-on laissé là bas !
Oh les jardins d’aujourd’hui, comme ils me sont hostiles ! et quel morne ennui les attriste ! A quel rôle abject de tapis d’antichambre, de mosaique d’écuries, de couvre pieds de cocottes, les jardiniers, mosaiculteurs et cloisonneurs de pelouse n’ont-ils pas condamné les fleurs ! Tous ce qu’elles peuvent avoir, en elles, de personnalités mystérieuses, de symboles émouvants, et de délicieuses analogies, tout l’art exquis qui rayonne en prodige de formes éducatrices de leur calice, on s’acharne à le leur enlever. On les oblige à disparaitre, taillées, ébarbées, nivelées par un criminel sécateur, dans une confusion inharmonique, dans une sorte de tissage mécanique et odieux. Elles ne sont plus tolérées dans les jardins qu’à la condition de dire la suprême sottise du jardinier, d’étaler par des chiffres et par des noms la richesse et la vanité du propriétaire. Les hommes exigent qu’elles descendent jusqu’à leur snobisme, jusqu’à leur vulgarité. Rien n’est triste comme des fleurs asservies.
Les fleurs que j’aime, ce sont les fleurs de nos prairies, de nos forêts, de nos montagnes. Je vais demander à l’Amérique Septentrionale la miraculeuse beauté de ses composées, la majesté de ses héliantes et de ses sylphiums. Au Japon je cherche l’obscène candeur de ses lys, l’exubérante et fastueuse joie de ses pivoines, la verve folle de ses ipomées. L’Orient m’apporte toute la diversité innumérable de ses bulbes, le chiffonnage de ses pavots, de ses anémones, de ses renoncules. Et que dire de la Suisse, où de chaque pente de rocher sort une merveille de vie végétale, où le cailloux est hospitalier à la graine qui se confie à lui, où la neige couve et prépare les ardentes soirées printanières ? Quel plaisir, et je le dirai quelque jour ce plaisir, et je dirai aussi tout ce qu’elles contiennent non seulement de rêve, de beauté, mais d’excitation intellectuelle et d’éducation artistique - quel plaisir de rassembler, en un jardin, tous ces êtres de miracle, et de leur donner la terre qu’ils aiment, l’air dont se vivifient leurs délicats organes, l’abri dont ils ont besoin, et de les laisser s’épanouir selon leur fantaisie admirable et dans la norme de leur bonté. Car les fleurs sont bonnes et généreuses pour qui sait les chérir.

Il y a bien longtemps que je désirais une merveilleuse plante qui s’appelle le Sylphium Albiflorum. En vain je l’avais demandé aux horticulteurs, aux collectionneurs, aux muséums, aux jardins botaniques. En vain, je l’avais réclamé de l’Angleterre, de l’Amérique, de la Belgique, et même de ce botaniste, passionné et charmant, de Genève, M.H. Correvon qui cultive dans ses curieux jardins de Plainpalais tout ce que la flore universelle peut produire de plantes révélatrices de beauté. Comme je me désolais de l’inutilité de mes recherches, quelqu’un me dit : « Je connais un bonhomme qui l’a peut-être votre plante. C’est une espèce d’original, très amusant et dont la coquetterie est de posséder des fleurs que personne ne possède. Il en a parait il d’extraordinaire. Il habite Granville, et par une prédestination singulière son nom est Hortus » Le lendemain j’étais à Granville.
Je trouvais le père Hortus dans son clôt. C’était un vieux petit bonhomme très rouge de peau, très blanc de cheveux et qui, en manche de chemise, jouait du cornet à piston devant un hibiscus.
« Cette fois ca y est », me dit il en m’apercevant « cette fois je le tiens le gredin »
Et comme je paraissais intrigué par cet accueil, le père Hortus m’expliqua :
« Voilà… moi je n’aime que les plantes qui font des blagues… Seulement je suis aussi rosse qu’elles, alors je les embête…. Savez vous ce que je viens de faire ?... Je viens de féconder un hibiscus, l’hibiscus déteste la musique… Eh bien je lui joue du cornet à piston juste au moment de la fécondation, ça l’embête, ça le dérange… ça le met en rage… ça lui fait perdre la boule… et il va se féconder de travers, c'est-à-dire qu’il va me donner une graine d’où sortira un monstre cocasse, qui sera un hisbiscus sans en être un, qui sera une plante comme on en a jamais vu… »
Je le félicitais vivement de ce procédé de culture et lui expliquais le but de ma visite
« Moi, je n’ai pas ça, me répondit le père Hortus, ou plutôt je ne sais pas si je l’ai car j’ai un tas de plantes dont je ne sais pas le nom. Mais j’ai autre chose de bien plus curieux que tous vos sylphiums, c’est le concombre fugitif, je vais vous le montrer… »
Et il m’engagea à le suivre.
L’enclos était vaste, divisé en carré rectiligne et traversé par de larges allées herbues. Jamais, même dans un jardin abandonné, je ne vis pareil désordre. Les planches, les plates bandes, picturées, jamais rajeunies par la bêche ou l’humble binette, offraient l’indescriptible spectacle de plantes emmêlées les unes aux autres, au point qu’il était impossible de les reconnaitre. Et tout cela jauni, roussi, jonchant la terre dure, disputant aux herbes folles le peu de fraicheur laissé dans le sol brûlé par le soleil.
« Ah ! vous allez rire  » me dit le père Hortus
Il s’arrêta devant une planche, se baissa, écarta quelques tiges séchées de phlox
« C’est là ! fit-il, ah c’est un concombre impayable que le concombre fugitif, à le voir il n’a rien de particulier, mais dès qu’on veut le prendre, il fiche le camp, il s’en va au diable, impossible de le manier… »
Le père Hortus cherchait toujours, à travers le lacis de tiges jaunies qu’il écartait d’une main brutale.
« Mais je ne le vois pas cet animal là ! Où est-il ? Il est à se balader, bien sur… c’est toujours la même chose, dès qu’on veut le voir, il n’est jamais là… »
Et, se tournant vers moi, il me dit :
Est-ce curieux tout de même !... Un concombre !... Attendons un peu il ne va pas tarder à revenir.
Je ne savais si le père Hortus était véritablement fou où s’il voulait me mystifier, et je me disposais à interrompre ma visite quand tout d’un coup, se précipitant à plat ventre dans la planche de fleurs, le père Hortus cria
« Ah gredin ah misérable ! »
Et je vis sa main noueuse cherchant à étreindre quelque chose qui fuyait devant elle, quelque chose de long, de rond et de vert, qui ressemblait en effet à un concombre et qui, sautant à petit bond, insaisissable et diabolique, disparut soudain derrière une touffe….


 

Paysage d’automne

Toute la journée, une journée grise et bruissante, la forêt a retenti de l’aboi des chiens, du galop des chevaux et du son du cor... On chasse... Ah ! voici donc, enfin, revenu le temps des chasses, des belles chasses, qui ramènent les gens riches dans le pays !
De même qu’une fête votive, où les péripéties des manœuvres militaires, cela a mis en rumeur ce coin de forêt, ordinairement si calme et si plein de silence. La forêt est envahie... elle crie, elle appelle, elle hurle... J’ai vu passer, emportés dans un galop, des messieurs très élégants et de belles et souples brutes humaines vêtues de rouge comme les bourreaux anglais... Et j’ai vu passer aussi des femmes à cheval, bien cambrées sur la selle, les autres mollement étendues sur les coussins de leur voiture, des femmes jolies, des petites femmes blondes et roses, aux prunelles douces et qui, le soir, langoureuses, pâmées, chuchotent derrière l’éventail des mots d’amour et parlent, parlent de leur âme... ah ! oui, de leur âme blessée, de leur âme meurtrie, de leur pauvre âme assoiffée d’idéal... les chers cœurs !... Et j’ai vu passer encore, endimanchées et fébriles, des familles entières de petits-bourgeois, et des paysans, et des ouvriers qui sont venus en foule de la ville, des villages voisins, attirés par la promesse d’un double spectacle, contempler de près des personnes riches dans le brillant exercice de leur richesse, et, peut-être, assister à la mort sanglante, au dépècement de quelque chose de vivant par des chiens...    

 


Quelques-uns se sont arrêtés devant l’auberge que j’habite... C’est un bon endroit, et l’hallali y sonne souvent. Ces braves gens, mêlés, oisifs et prolétaires, sont impatients, anxieux.
Les petits trépignent, les grands ont des figures graves. Joies de carnassiers, admirations serviles devant le luxe et ses manifestations meurtrières, je ne surprends rien d’autre sur ces visages... Une jeune fille dit :     
- Pourvu qu’on le prenne au milieu de la Seine... C’est bien plus beau !     
- Oui... le soir... avec des torches !... accentue la mère.       
Un gamin aux joues boutonneuses, aux jambes torses, dit ensuite :
- Moi... je voudrais qu’on fit la curée dans la forêt. L’année dernière, nous ne l’avons pas vue !...
Le père - un excellent homme - s’inquiète de savoir où aura lieu l’hallali... Il ne veut pas se priver et priver sa progéniture de ce qui est le plus beau dans une chasse... la bête forcée... les chiens fouillant les entrailles chaudes de la bête, les valets fouillant les chiens... la mort... le sang... les lambeaux de viande rouge..            .
- Avec des torches !... répète la mère.          
- Oui... oui... avec des torches !...     
Et tous les quatre, l’oreille aux aguets, la bouche sèche, les yeux luisants, ils suivent les appels, les clameurs, les hurlements de la chasse... Tantôt elle se rapproche...
- Ah ! la voilà... la voilà !... Elle vient par ici..           .
Tantôt, elle s’éloigne..            .
- Ah ! zut !..    .
Et toutes les mines s’allongent, déçues et hideuses...          
Un ouvrier, tout blanc de poussière de plâtre, dit avec désespoir :
- Il est bien capable d’aller se faire prendre là-bas, aux étangs, cette saleté-là !...  
« Cette saleté-là », c’est le cerf, derrière lequel hurlent soixante gueules de chiens.
On se rassure entre soi..         .
- Mais non !... Mais non !...   
Mais non, le cerf ne leur fera pas « cette sale blague » de mourir aux étangs... Il mourra là, devant eux, en pleine Seine. 
- Avec des torches !... Avec des torches ! s’obstine la grosse dame.          
Certainement, car c’est un bon cerf, soucieux des plaisirs du peuple, que diable !
Et devant moi, de l’autre côté du fleuve qui la reflète, la forêt étage somptueusement, déroule comme une magnifique tapisserie ses houles d’or et ses moutonnements pourprés... La chasse est loin, maintenant... Ce n’est plus, sous cette riche parure, qu’un petit cri, là-bas... que de petites clameurs indistinctes... étouffées... des souffles qui vont s’éteignant, très loin, sous les futaies...
Je me souviens que, la veille, je me suis promené dans la forêt... et que j’ai aperçu dans une allée une bande de cerfs et de biches qui broutaient l’herbe tranquillement... sans se douter de ce qui les menaçait... C’était le soir, avant le coucher du soleil. Un soir immobile, où pas une feuille ne bougeait... Toute la forêt semblait de feu, de soufre et de sang aussi... Les troncs des arbres s’enlevaient, colonnades énormes et toutes noires, sur les pentes rouges... et les feuilles tombées rendaient sourd, comme un épais tapis, le bruit de mes pas... Et, couché derrière le fût d’un hêtre, longtemps, j’avais admiré la beauté libre de ces animaux, leur souplesse nerveuse, leur élégance fine... Et je me sens triste, davantage, à la pensée que c’est peut-être une de ces belles créatures pacifiques que j’ai vues et que j’ai aimées qui fuit, en ce moment, affolée, devant les chiens, devant les cors, devant les brutes en habit rouge, devant les douces femmes blondes.       
Les promeneurs arrivent sans cesse, emplissent la route...
- Où est la chasse ?... Où est la chasse ? Nous avons perdu la chasse...
Le boucher, qui a fini sa tournée dans les bourgs voisins, arrête sa voiture et se mêle à la foule... On voit, aller et venir, son tablier blanc taché de sang... Et ses bras nus s’agitent parmi la foule... Car c’est une foule, maintenant... Une foule qui s’impatiente davantage, qui s’exaspère... Des propos s’échangent, plus nerveux... Des probabilités se colportent... On discute... On dit, du cerf, que « c’est un cochon », et que c’est mal à lui d’être parti si loin... On proclame que telle place est meilleure que telle autre... Le boucher énonce :
- L’endroit est bon... Je vous dis que l’endroit est bon !...  
- Savoir... Savoir !     
- Sur dix cerfs... il y en a huit qui viennent se faire prendre ici...    
Et voilà que, tout d’un coup, et peu à peu, la voix de la forêt se réveille et gronde... Les voix des chiens se rapprochent, à chaque seconde plus rauques, plus terribles... Le cor fait rage... On entend ici et là... des appels... de grandes clameurs... et des galops et des roulements.
- Elle revient ! Elle revient !  
Le boucher triomphe  .
- Puisque je vous dis qu’il n’y a point un meilleur endroit... Tenez !          
En montrant le fleuve, à droite, il crie :        
- Tenez !... le voilà...  
En effet. J’ai entendu comme la chute d’une grosse pierre, dans le fleuve... Et parmi des bouillonnements... des remous blanchâtres, qui vont s’élargissant en ronds immenses, surgit, presque toute noire et toute petite, la tête du cerf hors de l’eau...
- Le voilà ! Le voilà ! 
Alors c’est le délire, la bousculade... des cris, des vociférations... des voix furieuses d’hommes encourageant les voix hurlantes des chiens...
Et des cavaliers débouchent de tous côtés... les sabots des chevaux sonnent sur la route empierrée... D’autres chevaux se cabrent parmi les voitures... on agite les mouchoirs, des chapeaux... des gestes violents... des gestes crispés... On dirait un massacre, un pillage... le sac d’une ville conquise, tant tous ces bruits, toutes ces voix, tous ces gestes, ont un caractère de sauvagerie, d’exaltation homicide...     
Et je ne vois plus bien ce qui se passe... De temps en temps, sur la surface blanche, je vois encore le cerf qui nage moins vite et qui s’engourdit dans le froid de l’eau... Et je vois un piqueur qui a détaché une barque de la rive, et qui, conduit par un rameur en habit rouge, s’avance sur le cerf, la dague au point.      
Les cris redoublent... des cris de victoire forcenés...           
Et, tout près de moi, une femme du peuple... une paysanne, regardant le piqueur, regardant les cavaliers, regardant les douces femmes, et la foule crie en leur montrant le poing, d’une voix de sublime haine :       
- Ah ! les salauds !...


L’homme au grenier

Quand Clément Sourd rentra du service, par une matinée d’hiver, tout crotté de la boue du chemin, tout trempé de la pluie du ciel, il n’embrassa pas sa mère qui travaillait, ne l’attendant pas, à un ouvrage de couture, il ne s’informa pas de son père, qui était aux champs, ni de sa sœur, servante à la ferme des Hourdes. Et il s’assit près de la cheminée, sombre, sans prononcer une parole. C’était un grand garçon maigre, gauche, avec des mains velues, et de longs bras pendant comme ceux des gorilles. Il avait un front très bas, mangé par de rudes cheveux noirs, et des yeux étranges dont le regard semblait être ailleurs, toujours.
La mère considéra son fils, toute saisie de le trouver ainsi. 
- C’est bien toi, Clément ? demanda-t-elle... Quoi qu’ t’as, dis, Clément ?... Pourquoi qu’ tu ne dis rien ?... Pourquoi qu’ t’es si changé ?... Est-ce qu’on rentre comme ça, chez ses parents, sans seulement leur faire mignon ?... Es-tu malade ? T’as donc pas faim ?          
Clément se retourna sur sa chaise, poussa une sorte de bestial grognement... Puis, tout à coup, il se leva, et se dirigea vers la porte.  
- Où qu’ tu vas ? dit la mère... Où qu’ tu vas, déjà ?           
- Je vas où j’vas... répondit Clément, avec colère... Fiche-moi la paix.       
Et la mère Sourd, levant ses bras au ciel, soupira :   
- Si c’est Dieu possible !... Et quoi qu’on lui a fait à mon garçon, pour me le rendre comme ça ?
Clément sortit, s’acheminant vers le village, entra au cabaret, tout droit.
- Tiens ! c’est Clément ? s’écrièrent quelques ouvriers attablés autour d’une bouteille de vin...
Eh ben !, tu vas boire, avec nous, Clément... Nous allons arroser ton retour... Viens donc avec nous, camarade.
Il ne les regarda même pas, choisit une table éloignée des buveurs, et les coudes sur la table, les yeux brillants, ses narines battant aux souffles d’alcool dont la pièce était pleine :
- De l’eau-de-vie ! commanda-t-il.   
Il ne rentra chez ses parents que le soir, très tard, ivre-mort.           
 
Chaque jour se passa de même. Les reproches, les scènes, les menaces furent impuissantes à rien changer de la conduite de Clément. Il ne répondait pas, n’avait même pas l’air d’entendre, et brusquement il quittait la maison pour aller s’enfermer au café. Quelquefois, en rentrant la nuit, il trouva la porte close, les fenêtres barricadées. Alors il s’abattait en travers du seuil et s’endormait, la face dans ses ordures. Au bout d’une semaine, le père lui dit :
- Nous ne pouvons plus te garder à rien faire... Nous ne gagnons pas notre argent pour que tu le boives... Tu travailleras, ou tu t’en iras... tu t’en iras au diable ! 
- C’est bon ! fit Clément.      
Il partit et ne rentra plus.       
La mère l’attendit vainement. À l’insu de son mari, souvent, le soir, elle déverrouillait la porte, afin que son fils pût trouver la maison ouverte, si l’idée lui venait de rentrer, quelque nuit. Mais Clément ne rentra plus.       
Un mois s’écoula. On n’avait plus revu Clément, on n’avait plus entendu parler de Clément.
- Où qu’il a pu aller ? demandait la mère...
Il est peut-être mort ?... et tout de même, s’il est mort, ça ne serait pas bien de l’avoir renvoyé de chez nous...  
- Tant mieux, s’il est mort ! répondit le père... C’est un bon débarras ! Nous ne pouvions pas garder et nourrir un feignant pareil !... Nous aurait grugés, ce feignant-là !        
- C’est tout de même notre fils ! hasardait la mère, qui hochait la tête tristement. 
- Notre fils !... notre fils !... criait le père... Hé ben, après ?... Il n’y a pas de fils qui tienne !... D’abord, un fils, c’est un qui travaille et qui gagne sa vie ! Voilà ! 
Il fallait pourtant se préoccuper de la disparition de Clément. On s’informa auprès des uns, auprès des autres. Personne ne l’avait vu nulle part. Nulle part, aucun, ni dans les bois, ni sur les routes, ni dans les auberges, ne l’avait rencontré.       
La mère, un peu plus pâle maintenant, disait, avec des pleurs dans ses yeux :       
- Il se sera peut-être pendu dans quelque coin du bois.       
À quoi le père répondait, sans une émotion, en faisant le geste de quelqu’un qui perd pied dans les eaux profondes :           
- À moins qu’il se soit, peut-être, nèyé, dans quelque trou de la rivière.     
Et il concluait :          
- Ah ! ben ! qu’il se nèye !... C’est son affaire... ça n’est pas la nôtre.        
On fouilla la campagne, le bois, les carrières de Marteuil dont les galeries s’enfoncent très loin, sous la terre ; on sonda la rivière. Les gendarmes commencèrent d’inextricables enquêtes qui n’aboutirent qu’à de crapuleuses ribotes dans les bouchons ; le parquet poursuivit une molle instruction qui n’aboutit à rien.
Nulle part, nulle trace de Clément.   
Clément avait disparu du pays, comme s’évanouit, dans l’air, une fumée. 
Deux mois, trois mois, six mois s’écoulèrent. Depuis longtemps, il n’était plus question de Clément. La curiosité des premiers jours avait été vite épuisée. D’autres événements bien plus importants, bien plus extraordinaires, bien plus incompréhensibles, remplaçaient, renouvelaient, décuplaient l’agitation un instant produite dans les villages et les bordes d’alentour par la fuite de Clément. Quelque chose d’inouï, de mystérieux, de diabolique planait sur la contrée. Une fatalité terrible semblait peser sur chaque maison, une malédiction entrait par chaque porte. Depuis le jour où Clément avait disparu, - mais il n’était venu à l’esprit de personne d’établir une corrélation entre ces deux faits -, toutes les nuits, des vols étaient commis. D’abord discrets, puis audacieux, ils tournaient maintenant à la dévastation générale. On volait les volailles, on dévalisait les clapiers. Des chiens, des moutons furent dérobés. Des porcs disparurent. Le père Sourd, qui, chaque année, élevait une douzaine d’oies pour les vendre, grasses, à la Noël, les vit s’en aller, une à une, et, des six poules pondeuses de la mère Sourd, il ne resta, un matin, que trois plumes dans le poulailler vide. Les débitants de boisson constataient aussi qu’il leur manquait des litres de vin et des cruchons d’eau-de-vie. Riche comme pauvre, personne n’était épargné. On n’en citait aucun qui n’eût à se plaindre d’un vol. Mais c’était surtout à la ferme des Hourdes que les ravages étaient grands. Poulets, dindes, pintades, canards, fondaient littéralement. La basse-cour se dépeuplait de ses hôtes.
Chose inexplicable, et qu’on n’avait jamais vue, les vaches avaient leurs mamelles taries quand, dès l’aube, les filles d’étable allaient les traire. Chose plus stupéfiante encore, on trouva, dans les herbages, des bœufs abattus dont il ne restait que la carcasse.

photo Thomas Guiot


Qui donc volait et tuait ainsi ? On avait d’abord accusé de ces crimes les rôdeurs, les vagabonds, les Bohémiens, qui, tout le jour et toute la nuit, se succèdent en effrayantes files, sur la grand’route de Paris, séparée du village par quelques centimètres de prairies à peine. Chacun faisait bonne garde. Étaient-ce des loups, des fauves échappés d’une ménagerie foraine ? Les braves se cachaient, armés d’antiques flingots, autour des demeures, dans les fourrés. Mais on n’avait pris personne ; rien d’insolite ne troublait le silence coutumier des vergers et des champs. Et les vols et les massacres augmentaient en audace et en nombre. Alors, devant cette énigme, les imaginations s’étaient affolées. Un miracle seul pouvait détourner, du pays hanté et maudit, cet invisible, ce surnaturel ennemi. Il n’y avait plus que Dieu qui fût capable de vaincre cet insaisissable démon. On fit des neuvaines, on organisa des processions ; et le soir, de même que pendant les épidémies de choléra, on alluma de grands feux pour brûler des esprits malfaisants qui rôdaient sûrement dans l’air.
Pendant ce temps, la mère Sourd, très triste, se disait, en joignant les mains :
- Et si c’était Clément ?... ou bien son âme ?           
 
Un après-midi, la fille Sourd, servante à la ferme des Hourdes, monta dans un grenier qui servait de réserve pour la paille.
Elle n’avait pas fait deux pas sur le plancher mou que, soudain, devant elle, elle vit une botte de paille remuer, se détacher du tas, tourner comme une personne, s’abattre à ses pieds, et, dans ce trou d’ombre noire que la botte avait couvert en tombant, apparaître une horrible figure, un surhumain, terrifiant paquet de cheveux et de barbe poissés, au milieu duquel luisaient deux yeux de bête féroce, et saignait une bouche hideuse de cauchemar. Elle voulut fuir, elle voulut appeler. Mais l’effroi de cette apparition fut tel qu’elle resta clouée sur le plancher, sans mouvement et sans voix. En même temps, dans un bond, dans un grognement rauque, elle se sentit empoignée, soulevée, entraînée dans quelque chose de très sombre, puis renversée sous un corps de diable qui l’étreignit à l’étouffer, à lui écraser la chair, à lui rompre les os. Et elle s’évanouit.          
L’endroit de cette scène était une sorte de caverne ronde, dont les murs étaient formés par des bottes de paille tassées l’une contre l’autre. Un jour terne tombait du toit par une lucarne carrée, éclairait des choses sinistres dont il est malaisé de décrire l’horreur. C’était sur le plancher, autour du monstre en rut et de la fille évanouie, comme un ossuaire et comme un charnier. Des quartiers de viande encore saignante, de carcasses de bêtes rongées, des peaux récemment écorchées et, pêle-mêle avec des ossements, des bouteilles cassées, des lambeaux de chair noire, des flaques de sang séché, un prodigieux amas de choses gluantes et d’ordures. Une intolérable et suffocante odeur de pourriture, de breuvages corrompus, se levait de cet épouvantable chaos, de ce résidu des vols et des meurtres nocturnes qui avaient désolé le pays, durant plus de six mois.        
Quand la fille Sourd eut repris connaissance, meurtrie, brisée, presque morte, elle eut peine à se rendre compte de la réalité de son aventure, ainsi que du lieu d’épouvante où elle gisait.
Que s’était-il passé ?... Elle ne le savait pas bien. Non loin d’elle, accroupi sur un lit d’innommables fanges et d’os putréfiés, le monstre déchiquetait de ses crocs aigus un lapin qu’il venait d’éventrer. Elle le considéra, horrifiée. Des traits, jadis connus, se dessinèrent, plus précis sur cette face sauvage. Et tout à coup, elle poussa un cri :           
- Clément !... Clément !... C’est Clément !   
Clément tourna la tête :         
- Hé ! hé ! hé ! grogna-t-il.    
Puis un sourire grimaça dans l’emmêlement de sa barbe sanglante, tandis que, de sa bouche encore immobile, un lambeau de chair filamenteux pendait, comme à la gueule d’un fauve...
 


 

Les Millions de Loqueteux

Jean Loqueteux, fatigué d'avoir longtemps marché, s'assit sur la berge de la route. Le soleil perçait les brumes, dégelait la terre, amollissait l'herbe où le givre fondait en eau. Et personne ne passait sur la route. Jean Loqueteux enleva de dessus son dos sa besace toute pleine de cailloux, compta les cailloux, en les alignant près de lui, les remit en place avec gravité et respect, et il se dit :
- Le compte y est bien... J'ai toujours mes dix millions... Et c'est curieux vraiment ! J'ai beau les donner à tout le monde - car je ne suis pas un mauvais riche - il n'en manque jamais un seul. Dix millions ! C'est bien ça !
Il soupesa sa besace et il gémit :
- Mais que c'est lourd à porter, dix millions !... Mes épaules en sont toutes meurtries et mes reins n'en peuvent plus... Et j'ai l'onglé aux doigts !... Si j'avais encore ma femme, elle m'aiderait parbleu ! C'était une rude femme, et forte comme un dogue !... Mais elle est morte... morte d'être trop riche... Mon fils aussi est mort, d'on ne sait quoi !... Je suis tout seul, maintenant, pour ce fardeau... Ce n'est pas assez !... Il faudra que j'aie une petite voiture que je tirerai moi-même, ou que je ferai tirer par un chien ! Mon Dieu ! que je suis las !... Et qu'il fait froid, malgré le soleil. On ne se doute pas de ce que les millionnaires sont, parfois, de pauvres gens... et à plaindre, à plaindre !... Ah ! Seigneur Jésus, qu'ils sont à plaindre !... Ainsi, moi, j'ai dix millions... C'est sûr, puisque je les tiens là, dans ma besace !... Eh bien ! n'empêche que me voilà sur la route... comme un vagabond !... Et c'est jour de Noël !... Et il y a des pauvres qui mangent de l'oie devant des flambées de bois sec... C'est à n'y rien comprendre !...
Jean Loqueteux était presque nu, à force d'être vêtu de guenilles... Non, pas même de guenilles, mais de lambeaux d'ordure, d'effilochages que la crasse agglutinait...Sa peau apparaissait, rouge et gercée, entre les déchirures et les effrangements de sa veste... Il avait des brins de paille, des brins de laine, des brins de plume dans sa barbe qui ressemblait à l'ébouriffement d'un nid de moineau.
Ayant fouillé dans sa poche, il en sortit une croûte de pain, dure et noire comme un morceau de charbon, et il la mangea lentement, méthodiquement... Sous ses dents, le pain faisait un bruit de cailloux qu'on casse.
Et, de temps en temps, il s'interrompait de manger, et il disait, la bouche pleine, les gencives saignantes :
- Voilà !... Je n'y comprends rien... J'ai dix millions... Ils sont là, toujours à portée de ma main… J'en fais des largesses aux pauvres de la route... aux petits soldats en promenade... aux vieillards qui se navrent sur le pas de leurs portes !... aux jolies filles qui vont chantant, le long des haies, dans le soleil ! Je les jette aux quatre coins du ciel et de la terre... Je n'en vois jamais la fin !... Eh bien, jamais, je n'ai pu me procurer d'autre pain que celui que je mange ici !...  Enfin... j'ai dix millions, c'est sûr ! Les voilà... je les tâte... Être si riche et ne pas manger à sa faim !... Ça, c'est incroyable !... Ne pas pouvoir dormir dans un lit, non plus... dans une maison, à l'abri du soleil et de la gelée ! Et toujours rebuté des autres hommes, et mordu par les chiens quand je m'approche d'une habitation... Ça c'est fort ! Et vrai, le monde ne va pas comme il faudrait !...
Ayant fini de manger, il s'étendit sur le rebord du fossé, sa besace entre les jambes, et il s'endormit d'un sommeil tranquille et profond.
Ce jour-là, Jean Loqueteux fut ramassé par des gendarmes, sur la route où il rêvait à de merveilleux palais et d'opulentes tables chargées de victuailles et de pain blanc. Et comme il n'avait point de papiers, comme ses propos attestaient une incohérence inhabituelle à ce genre de va-nu-pieds, les gendarmes le jugèrent dangereux, assassin peut-être, et sûrement incendiaire, et finalement, l'emmenèrent à la ville, où il fut jeté au poste, brutalement, en attendant mieux.
Après avoir subi divers interrogatoires et de méticuleuses enquêtes sur son passé, il fut conduit en prison, où il tomba malade, et, de là, à l'hospice, où il faillit mourir... Sa santé revenue, le médecin établit, dans une consultation savante, le dérangement des facultés mentales du pauvre diable et conclut à son admission immédiate dans un asile de fous.
Jean Loqueteux resta doux et poli, tenta de se disculper du mieux qu'il pût, en parlant de ses dix millions en termes modestes et choisis, offrit de consacrer une grosse somme à une oeuvre de bienfaisance. On ne l'écouta pas et, même, on le fit taire avec plus de rudesse qu'il n'eût convenu... et, un matin, les lourdes portes de l'asile se refermèrent sur lui.
Dans sa nouvelle carrière de fou - de fou officiel - Jean Loqueteux se montra infiniment doux, serviable, utile et sensé. Séquestré d'abord dans le quartier des fous tranquilles, après deux années d'observation pendant lesquelles nulle crise de démence dangereuse ne se manifesta en lui, on le laissa, pour ainsi dire, libre ; j'entends qu'on en fit une sorte de domestique et qu'on l'accabla de travaux de toute sorte. On l'employait même, parfois, au dehors, à des besognes délicates, auxquelles s'attachait de la responsabilité morale, et il s'en acquittait au mieux, avec intelligence et probité.
Dans les premiers temps de son internement, il parlait souvent de ses dix millions, avec des airs entendus, discrets et prometteurs. Quand il voyait un de ses camarades malheureux, il lui disait :
- Ne pleure pas... Aie courage. Le jour où je serai sorti d'ici, j'irai chercher mes dix millions et je t'en donnerai un...
Il en avait ainsi distribué plus de cent... Mais bientôt cette manie diminua et finit par disparaître, au point qu'il ne se laissait plus prendre aux pièges que le directeur et le médecin tendaient à sa raison. Si le directeur, habilement, par de subtils retours, ramenait ses souvenirs à la cause de son ancienne folie, Jean Loqueteux souriait, haussait les épaules, semblait dire :
- Oui, j'ai été fou, autrefois... J'ai cru à la réalité de ces dix millions... Mais aujourd'hui, je sais bien que ce n'étaient que des cailloux...
Durant plusieurs années, pas une fois il ne se démentit.
Tout le monde le crut guéri, et il fut question de lui rendre la liberté... Lui-même, avec des accents touchants et de touchantes prières, l'avait, maintes fois, sollicitée, repris de la nostalgie des routes, des granges où l'on couche, le soir, des berges herbues où la lassitude vous anuite sous le féérique baldaquin des ciels étoilés. Mais le médecin hésitait encore.
Un matin, il fit appeler Jean Loqueteux pour une dernière épreuve. Le directeur l'assistait, plus grave que de coutume, et quelques employés de l'asile avaient été aussi convoqués.
- Jean Loqueteux, dit le médecin, je vais vous signer votre exeat... Mais auparavant, j'ai quelques questions à vous poser. Tâchez d'y bien répondre.
Les fous ont quelquefois d'admirables divinations. Jean Loqueteux perçut une hostilité dans le regard du médecin, il sentit que tous ces gens étaient réunis là pour le faire tomber dans une embûche... Alors il eut une idée...
- Monsieur le docteur, dit-il, je voudrais vous parler, à vous seul... une seconde.
Et quand les autres se furent éloignés :
- Monsieur le docteur, reprit-il, il faut que je parte d'ici... Et je sens que vous ne le voulez pas !... Eh bien, si je pars... écoutez-moi... votre fortune est faite...
- Allons donc !
- Ma parole d'honneur !
- Et comment cela ?
- Je vous donne un... deux... trois millions !...
- Vraiment ?
- Je vous le jure ! Et si trois millions ne suffisent pas, je vous en donne cinq... six... huit !...
- Où donc sont-ils, vos millions, mon pauvre Loqueteux ?
- Ils sont, Monsieur le docteur, dans un endroit que je sais... au pied d'un arbre... sous une grosse pierre. Et ils doivent en avoir fait, des petits, depuis le temps !... Mais, chut !... voilà monsieur le directeur qui revient, et qui nous écoute... Je ne veux rien lui donner à lui...
Et le soir même, Jean Loqueteux réintégrait le quartier des fous... et il gémissait avec ses camarades :
Je suis trop riche !... On m'en veut de ma richesse !... Je suis trop riche !...


 

Mon jardinier

"... Comme le jardinier qui entend la chanson des germes sous la terre, et la chanson des étoiles matinales dans le ciel." (Emerson).
Mon jardinier, le bon Clément, met des tuteurs aux glaïeuls. Cette année, les glaïeuls font triste mine ; le pied est tout jaune, les grandes feuilles, à forme de glaive, retombent, sans force, çà et là marbrées de rouille, et les hampes sortent, tortillées et veules, montrant les spathes roussies par les coups de soleil. Cela désole ce bon Clément de voir dépérir chaque jour des plantes qu'il a soignées comme on soigne un enfant malade et douze fois impur, dirait monsieur Maizeroy. Il murmure en mâchant des brins de raphia :
- Oh !... Oh !... Oh !...
Et je murmure avec lui, car je sens que je n'aurai pas la joie de voir fleurir ces fleurs que j'aime parmi toutes les fleurs, ces fleurs que créa ce suprême artiste, Victor Lemoine, et auxquelles il donna le visage des fées et les ailes des oiseaux magiques.
Avec de délicates précautions, pour ne point froisser l'oignon, Clément enfonce lentement, dans la terre, le tuteur et il attache ensuite la hampe fragile.
Chaque fois, il soupire comme un refrain de navrante romance :
- Des beaux glaïeuls comme ça !... Si ce n'est pas une calamité !... Oh ! oh ! oh! (en faire une chanson ?)
J'approuve chaleureusement, en les répétant, ces exclamations désolées, et je demande :
- A quoi attribuez-vous cela, Clément ?
- J'attribue... j'attribue..., fait Clément, en hochant la tête... Ma foi, Monsieur, je n'en sais rien... Et il faut que le diable s'en mêle...
Puis ayant longuement considéré le sol, examiné les feuilles malades, gratté la terre au pied des tristes plantes, il dit :
- Ça n'est pas de la verrue... Ça n'est pas, non plus, du ver blanc... Si c'était du puceron ou du mildew, ça se verrait !... De plus, la terre est parfaitement bonne, elle est douce, elle est meuble, elle a toujours été fraîche !... Il y a un bon paillis, partout, bien sain, bien joli... C'est à ne pas croire !... Oh ! Oh! Oh!
- Cependant, Clément, il y a une cause.
Clément se redresse, met dans la poche de son tablier sa serpette, pose ses mains à plat sur ses hanches, en écartant les coudes... et d'un ton grave, sévère, professoral :
- Si Monsieur veut connaître mon opinion... Eh bien, je crois qu'il y eu un contact... Voilà ce que je crois.
- Un contact, Clément ?
- Oui, Monsieur, un fort contact... Ça ne peut s'expliquer autrement...
- Clément, vous m'effrayez... Et quel est ce contact ?
Clément ne répond pas à ma question. Je vois à sa figure, à la disposition de ses gestes, à la manière dont il cale ses pieds sur la terre, entre les rangées de glaïeuls, qu'il va me conter une longue histoire. En effet, il s'essuie la bouche et commence ainsi :
- En 1854, Monsieur..., oui c'est bien en 1854... j'étais jardinier-chef chez monsieur Quesnay... Vous avez peut-être connu monsieur Quesnay ?
- Non, Clément.
- Il avait fait sa fortune dans les cuirs... Ah ! le bon homme !... Ah ! le bon monde que c'était ! Tous les matins, monsieur Quesnay venait me voir au jardin, comme fait Monsieur... Seulement il avait une robe de chambre à carreaux verts et une toque de velours. Et il me disait, avec son bon sourire... Ah ! le bon sourire qu'il avait !... «Eh bien, Clément, et la goutte ?...» Moi je répondais : «Ma foi, Monsieur Quesnay, c'est pas de refus !» Et monsieur Quesnay sortait de la poche de sa robe de chambre à carreaux verts une bouteille de vieux cognac, et un verre : «Faudra pas le dire à Germaine !», qu'il me recommandait... Et je buvais la goutte !... Ah ! le bon cognac !... Ah ! le bon homme !... C'est comme mademoiselle Germaine !... Ah ! la bonne demoiselle que c'était ! Et belle !... A quatorze ans, Monsieur, elle était aussi grande que moi... Et forte, et rouge, avec des mains larges comme ça... Mazette la belle fille !... Toutes les après-midi, mademoiselle Germaine venait me voir, tantôt au fleuriste, si j'étais au fleuriste, tantôt au potager, si j'étais au potager : «Eh bien ! Clément, qu'elle me disait, on boirait peut-être bien un verre de vin blanc ?» Et, en riant, elle sortait d'un petit panier d'osier, une bouteille et un verre... «Faudra pas le dire à papa, surtout !» qu'elle me recommandait... Ah ! le bon monde !... Il n'y a plus de bon monde comme ça, maintenant !... Cette pauvre demoiselle Germaine !... On l'a mariée à un muet !... Paraît qu'elle en était très amoureuse !... Un gentil garçon tout de même, et riche, riche !... Malheureusement, il ne parlait pas... Il ne pouvait dire que : «Jiâ... jiâ... jiâ !...» Ah ! le bon muet !... Tenez, le jour de son mariage...


Mais j'interromps son histoire qui, si je la laisse aller librement, va s'augmenter de mille autres histoires et ne finira jamais.
- Tout cela, mon bon Clément, ne me dit pas quel est ce fameux contact.
- C'est vrai ! s'excuse Clément... Quand je pense à monsieur Quesnay et à mademoiselle Germaine, ça me rappelle tant de choses !... tant de bonnes choses !... Ah ! le bon monde, Dieu de Dieu !
Et pour prouver, d'une façon irrécusable, l'excellence de ce bon monde des Quesnay, il lance, d'un mouvement enthousiaste, sa casquette dans l'allée, et s'arrache les cheveux.
- Parlez-moi du contact, mon brave Clément.
Clément ramasse sa casquette et, d'une voix plus calme, il raconte :
- Eh bien, voici... En 1854, monsieur Quesnay fit venir de Belgique des boutures de pétunias... A cette époque, c'était une fleur très rare... Ah ! la belle fleur !
- Heu !... Heu ! fais-je, en manière de protestation.
- Je sais que Monsieur n'aime pas les pétunias... Mais Monsieur peut me croire... En 1854, les pétunias étaient une très belle fleur.
- Soit ! Clément, continuez.
- Je plante les boutures - avec quel soin - en corbeille, devant la maison... Elles poussent, elles poussent !... Ah ! la belle corbeille ! Tout le monde était bien content... Du pays, on venait voir les pétunias pousser. Tout à coup, ils ne poussent plus... et non seulement ils ne poussent plus, mais ils jaunissent, mais ils pourrissent et, à la fin des fins, ils crèvent, excepté un, un seul !... Ah ! dame ! monsieur Quesnay n'était plus content, ni moi, fichtre !... Qu'est-ce qui pouvait être la cause de ça ? Je me creuse la tête !... Pas de vermine, une bonne exposition, de la terre parfait-bonne !... C'était à devenir fou, ma foi !... Et je n'étais pas loin de penser qu'il y eût, là-dessous, quelques diableries !... Quand, un soir, tard, qu'est-ce que je vois sur la corbeille des pétunias ? La cuisinière, Monsieur, la cuisinière accroupie et qui pissait, et qui pissait, et qui disait : «Tiens, en voilà du madère, pour tes fleurs !... Tiens, en voilà du chablis !...» Et cela faisait un petit bruit, semblable à celui que fait la pluie qui sort d'une gouttière... Le lendemain, le pied de pétunia était tout jaune ; le surlendemain, il crevait de la même manière que les autres !... Voilà, Monsieur, ce que nous autres, jardiniers, nous appelons un contact, en terme de métier... Eh bien, les glaïeuls de Monsieur ont eu aussi un contact... un fort contact même !... Ça, c'est sûr !
Quelques secondes d'un silence tragique se passent, les guêpes bourdonnent autour de nous ; les feuilles des espaliers craquent, sous l'ardent soleil. Avec une dignité superbe, Clément s'est remis à enfoncer les tuteurs dans la terre, un brin de raphia entre les dents.
- Clément !
- Monsieur !
- Alors, vous croyez que Julie ?...
- Je ne l'ai pas vue... je ne peux rien dire... Mais pour un contact... il y a eu un contact dans les glaïeuls, Ça, j'en réponds !
Et, d'une voix hargneuse, qu'accompagne un geste de colère, il ajoute :
Je ne vais pourtant pas pisser dans son pot-au-feu, moi !

Le mur

par
Octave Mirbeau

Le père Rivoli a un mur. Ce mur longe une route. Et il est fort délabré. Les pluies et la pioche du cantonnier en ont miné la base ; les pierres, déchaussées, ne tiennent plus guère, et des brèches s'ouvrent. Il est pourtant joli, avec son aspect de vieille ruine. Quelques iris en couronnent le faîte, des linaires, des capillaires, des joubarbes poussent dans les fentes ; quelques pavots, aussi, se pavanent, frêles, entre les interstices des moellons. Mais le père Rivoli n'est pas sensible à la poésie de son mur et, après l'avoir longuement examiné, après avoir fait remuer les pierres branlantes comme les dents de la mâchoire d'un pauvre homme, il se décide enfin à le réparer.

Il n'a pas besoin d'un maçon car il a fait tous les métiers, dans sa vie. Il sait battre le mortier comme il sait raboter une planche, forger un bout de fer, équarrir un chevron. Et puis, le maçon, ça coûte cher et ça n'avance pas dans le travail. Le père Rivoli achète un peu de chaux, un peu de sable, réunit sur la route, au pied de son mur, quelques moellons, trouvés dans son clos, et le voilà qui se met à travailler.

Mais à peine, un matin, a-t-il lancé une demi-truellée de mortier pour boucher le premier trou, et caler la première pierre, que, tout à coup, derrière lui, il s'entend héler d'une voix sévère :

noé et olivier dans "Le Mur", photo Thomas Guiot

- Eh bien, père Rivoli, qu'est-ce que vous faites là ?

C'est l'agent voyer, en tournée matinale. Il porte sur son dos une carnassière bondée d'instruments de géométrie et, sous son bras, deux nivelettes peintes en blanc et en rouge...

- Ah ! ah ! dit-il de nouveau, après s'être campé, sur la berge, en statue terrible du règlement administratif... Ah ! ah ! à votre âge... on se met encore en contravention ?... Voyons, qu'est-ce que vous faites-là ?

Le père Rivoli s'est détourné et il dit :

- Eh ben... je répare mon mur... Vous voyez qu'il fout le camp de partout...

- Je le vois..., répond l'agent voyer. Mais avez-vous une autorisation ?

Le père Rivoli s'effare et se lève, en maintenant de ses deux mains ses reins raidis.

- Une autorisation, que vous dites ?... Mon mur est-il à moi ?... J'ai t'i besoin d'une autorisation pour faire de mon mur ce qui me plaît... le ficher par terre ou le redresser, si c'est mon idée ?...

- Ne faites-pas le malin, vieux sacripant... Vous savez de quoi il retourne...

- Enfin..., s'obstine le père Rivoli, c'est-i à moi, ce mur, oui ou non ?

- Ce mur est à vous... mais il est sur la route... Et vous n'avez pas le droit de réparer un mur qui est à vous, et qui est sur une route...

- Mais vous voyez bien qu'il ne tient plus debout et que, si je ne le répare pas, il va tomber, comme un homme mort...

- C'est possible... ça ne me regarde pas... Je vous dresse procès-verbal, primo, pour avoir réparé votre mur sans autorisation ; secundo, pour avoir, également sans autorisation, déposé des matériaux sur une voie publique. Vous en avez pour une pièce de cinquante écus d'amende, hé ! hé ! mon père Rivoli... Ça vous apprendra à faire l'ignorant...

Le père Rivoli ouvre, toute grande, sa bouche édentée et noire comme un four... Mais sa stupéfaction est telle qu'il ne peut articuler une seule parole. Ses yeux virent dans leurs orbites ainsi que de minuscules toupies. Au bout d'une minute, il gémit, en empoignant sa casquette, d'un geste de découragement profond :

- Cinquante écus !... Si c'est possible... Jésus Dieu ?

L'agent voyer continue :

- Et ce n'est pas tout... Vous allez réparer votre mur...

- Non, non... je ne le réparerai pas... Il ne vaut pas cinquante écus... Il arrivera ce qui voudra...

- Vous allez réparer votre mur, poursuit le fonctionnaire d'un ton impératif parce qu'il menace ruine, et qu'il endommagerait la route en tombant... Et retenez bien ceci : si votre mur tombait, je vous dresserais un nouveau procès-verbal et vous en auriez, cette fois, pour cent écus d'amende...

Le père Rivoli s'affole :

- Pour cent écus !... Ah ! malheur ! Dans quel temps est-ce que je vivons ?

- Mais auparavant, écoutez-moi bien... Vous allez, sur du papier timbré de douze sous, demander au préfet une autorisation...

- J'sais point écrire...

- Ce n'est point mon affaire... Enfin, voilà... j'ai l'oeil...

Le père Rivoli rentre chez lui. Il ne sait quelle résolution prendre ; mais il sait aussi que l'administration ne badine pas avec les pauvres gens. S'il répare son mur, c'est cinquante écus d'amende ; s'il ne le répare pas, c'est cent écus... On l'oblige à réparer son mur, et on le lui défend en même temps. Dans tous les cas, il est en faute, et il doit payer... Ses idées s'embrouillent. Il a mal à la tête. Et sentant, dans toute leur étendue, son impuissance et sa détresse, il soupire :

- Et le député, l'autre jour, m'a dit que je suis souverain... que rien ne se fait que par moi, et que je fais ce que je veux...

Il va demander son avis à un voisin qui connaît la loi, étant conseiller municipal.

- C'est comme ça, père Rivoli lui dit celui-ci d'un air d'importance. Il faut en passer par là... Et comme vous ne savez point écrire, je veux bien vous obliger de ce petit service... Je vais vous rédiger votre demande...

La demande est partie. Deux mois se passent... Le préfet ne répond pas... Les préfets ne répondent jamais... Ils font des vers, ils flirtent avec les femmes de receveurs d'enregistrement, ou bien ils sont à Paris où ils passent leurs soirées à l'Olympia, aux Ambassadeurs. Chaque semaine, l'agent voyer s'arrête devant la maison du père Rivoli.

- Eh bien... cette autorisation ?

- Rien encore.

- Il faut envoyer une lettre de rappel...

Les lettres de rappel vont rejoindre, dans la tombe des bureaux, parmi d'inviolables poussières, la demande écrite sur papier timbré. Tous les jours, le père Rivoli guette le facteur sur la route. Jamais le facteur ne s'arrête à sa porte. Et les brèches du mur s'agrandissent ; les pierres s'en détachent et roulent sur la berge, le mortier s'effrite, se soulève de plus en plus, car il est venu, pendant ce temps, une forte gelée ; et les plaies gagnent, rongent, de leurs lèpres, ce pauvre mur à demi écroulé.

Une nuit de grand vent, il s'est écroulé, tout à fait. Le père Rivoli a constaté le désastre, le matin, dès l'aurore. Dans sa chute, le mur a entraîné les espaliers du clos qui donnaient de si beaux fruits à l'automne. Et rien ne défend plus la demeure du pauvre homme ; les voleurs et les vagabonds peuvent, à toute minute, entrer, poursuivre les poules, voler les oeufs... Et l'agent voyer est venu, terrible :

- Ah !... vous voyez bien ce que je vous disais... il est tombé, parbleu !... Allons ! je vais vous dresser procès-verbal...

Le père Rivoli pleure :

- C'est-i de ma faute, c'est-i de ma faute ? Puisque vous m'avez empêché de le réparer !

- Allons, allons... après tout, ce n'est pas une grosse affaire... Avec les cinquante écus de la première amende, ça ne vous fera que cent cinquante écus et les frais... Vous pouvez bien payer ça.

Mais le père Rivoli ne peut pas payer ça. Toute sa fortune est dans son clos, et dans ses deux bras qui font vivre son clos de leur continuelle fatigue. Le bonhomme devient sombre... Il ne sort plus de sa maison où, toute la journée, il reste assis, devant l'âtre sans feu, la tête dans ses mains. L'huissier est venu, deux fois. Il a saisi la maison, il a saisi le clos. Dans huit jours, on va vendre tout cela... Alors, un soir, le père Rivoli quitte sa chaise et l'âtre sans feu, redescend au cellier, silencieux, sans lumière... A tâtons, parmi les pipes de cidre vides, et les outils de travail, et les paniers, il cherche une grosse corde qui lui sert à rouler ses fûts de boisson... Et puis il remonte dans son clos.

Au milieu du clos est un grand noyer qui étend ses branches noueuses et solides au-dessus de l'herbe, parmi le ciel que nacrent les premiers rayons de lune. Il attache la corde à une des branches hautes, car il a grimpé dans l'arbre au moyen d'une échelle, et il est monté de fourche en fourche ; puis il noue la corde autour de son cou et se laisse tomber, d'un bloc, dans le vide... La corde en glissant, a crié sur la branche, la branche a fait entendre un léger craquement...

Le lendemain, le facteur apporte l'autorisation du préfet... Il voit le pendu qui se balance, au bout de la corde, dans le clos, parmi les branches de l'arbre où deux oiseaux s'égosillent.

 


La peur de l’âne

L'autre jour, un homme conduisant un âne par la bride descendait les Champs-Elysées, à l'heure élégante. L'âne était tout petit, très svelte et joli. Il avait des jambes fines et nerveuses comme celles des chevreuils, des yeux expressifs, spirituels, enjoués et d'une telle douceur que je voudrais en voir de pareils aux visages des humains. Sa robe, lavée, peignée, lustrée, était gris rose et une raie d'un noir de velours brillant lui courait, comme un ruban, sur le dos... Je les rencontrai, l'âne et l'homme, juste en face de la grande trouée que forment les nouveaux Palais. A cet endroit, l'avenue est toujours fort encombrée par les voitures, et la circulation des piétons très difficile, surtout à cause des braves sergents de ville à qui est dévolu ce privilège de rendre possible toute espèce de circulation dans Paris... Ce jour-là, l'encombrement était extrême et, de plus, le pavé de bois, glissant, glissant... Le petit âne marchait péniblement, en rechignant, au milieu des voitures et des promeneurs, obligé qu'il était de se garer, à tout instant, des unes et des autres... Et il glissait sur ses sabots mal ferrés... En dépit de son agilité, il manquait de tomber à chaque pas.
- Allons ! fais donc attention ! dit l'homme, qui lui parlait comme à une personne, mais très doucement, presque en camarade... Tu ne tiens pas debout !... On va se moquer de toi, bien sûr... Tu as l'air d'un petit âne pochard !...
L'âne secoua ses oreilles, qu'il avait très longues, pour exprimer un mécontentement et une protestation... Et il regarda son maître et son regard sembla dire :
- Pourquoi aussi me conduis-tu dans cette avenue fourmillante et bruyante que tu sais dangereuse aux petits ânes ? Et pourquoi mes fers ne tiennent-ils pas le pavé ? C'est de ta faute. Tu aurais mieux fait de prendre par le détour des rues... D'ailleurs, j'ignore où tu me conduis, et j'aime savoir ce que je fais...
- Allons !... ne bavarde pas... et viens !... Pour un petit âne souple et léger comme tu es, descendre les Champs-Elysées, ce n'est pas une affaire... Et puis cette aventure est très chic... J'ai voulu que tu voies le beau monde !...
Le petit âne examina toute cette foule brillante et parée qui passait, dans tous les sens, auprès de lui. Il secoua, d'un mouvement plus impatient, ses longues oreilles, et il sembla dire à l'homme :
- Je ne le trouve pas beau, moi, ce monde-là !... J'aime mieux les gens de mon village... et surtout j'aime mieux les beaux talus des routes, et les belles prairies, où je broute les herbes fraîches... Et puis, je t'assure que ce pavé glisse... glisse...
- Allons ! ne fais pas l'entêté ! et viens !
Mais l'âne s'était subitement arrêté, les oreilles tombantes, la queue agitée...
- Viens donc !...
Comme l'âne ne venait pas, l'homme le tira par la bride d'une secousse légère.
- Sacré petit bougre !... jura-t-il. Voilà encore que tu vas faire tes farces !
Et il imprima à la bride une secousse plus forte.
L'âne écarta un peu les jambes de façon à bien se caler sur le pavé, allongea le col et, la tête oblique, les oreilles tout à fait baissées, le regard malicieux, il resta immobile. Et il semblait, oui, ma foi, il semblait dire :
- Tu peux tirer la bride, et encore tirer la bride... Je ne veux plus rien savoir !... Et je ne consentirai à marcher que lorsqu'il n'y aura plus personne dans l'avenue et que le pavé ne sera plus glissant !...
Quelques promeneurs s'étaient arrêtés. Malgré les voitures, une foule, bientôt, se forma autour de l'homme et de l'âne. L'homme était humilié, l'âne était ironique... Et la foule s'amusait de l'âne et de l'homme...
- Ah ! nom d'un chien ! cria l'homme, je te dis que tu vas marcher !...
Il allait peut-être le battre, quand l'âne, brusquement, fléchit le genou et se laissa tomber, comme un petit âne mort sur le pavé... La foule applaudit... Quelques voix crièrent :
- Bravo, l'âne ! Bravo, le petit âne !...
L'homme comprit qu'il ne tirerait rien de son petit âne par la violence. Il se mit à lui dire des paroles gentilles, le caressa sur l'échine, sur le col... lui souleva la tête :
- Allons, petit âne... relève-toi... Ne sois pas méchant... C'est très vilain ce que tu fais là... Et tu me mets dans une situation déplorable... Tu vois... à cause de ton entêtement, tout le monde se moque de moi à présent... Tu me rends ridicule, moi qui ne t'ai jamais battu... Relève-toi tout seul, comme un petit homme... voyons ! je t'en prie !
L'âne était étendu tout de son long, le col allongé, les jambes droites, confortablement, comme sur une bonne litière. A chaque objurgation de son maître, il faisait de menus mouvements de tête, et des regards malins passaient entre ses paupières mi-fermées, et tout cela voulait dire clairement ceci :
- Non... je ne me relèverai pas... Je suis bien mieux ainsi et c'est toi qui l'as voulu, après tout... Pourquoi me relèverais-je puisque je ne peux pas marcher sur ce maudit pavé, pire que du verglas ?... Dieu ! que tous ces gens sont laids et ridicules qui me regardent !... Mais je suis heureux de les voir tels, car ils renforcent mon mépris pour les hommes et pour leurs curiosités stupides... J'attendrai donc ici, avec tranquillité, que tu sois raisonnable et que les choses aient changé...
La foule devenait de plus en plus amusée. Elle prenait parti pour le petit âne contre l'homme, car c'était, exceptionnellement, une bonne foule, qu'animait l'esprit de justice... Et cela enrageait un peu l'homme, et cela le blessait dans son lourd amour-propre d'homme, vaincu par l'esprit d'une petite bête...
Il se pencha sur l'âne, essaya de le prendre à bras-le-corps, de le soulever, de le remettre sur ses jambes. Mais l'âne opposait une inertie incoercible à tous les efforts de l'homme. L'âne était, dans les maladroites étreintes de l'homme, aussi mol et fuyant, aussi inconsistant qu'un chiffon ou qu'une poignée d'étoupe... Dès qu'il se sentait un peu soulevé de terre, alors, tous les muscles détendus, toutes les articulations désunies, tous les membres ballants, il se laissait retomber comme une masse, comme un paquet de matière inerte... aux applaudissements de la bonne foule, qui clamait :
- Bravo, l'âne !... Bravo, le petit âne !
Haletant, suant, rouge de fatigue et de honte, vingt fois l'homme s'acharna. Et vingt fois l'âne s'échappa des bras de l'homme. Dès que l'homme, après un violent effort, était parvenu à lui faire toucher terre du bout de ses sabots, les sabots aussitôt se dérobaient... Et, les genoux fléchissants, l'âne se recouchait sur le pavé... avec une lueur ironique dans les yeux...
La foule, de plus en plus intéressée, s'enthousiasma :
- Bravo, l'âne !..; Bravo, le petit âne !
Mais l'homme criblé de lazzi et de quolibets, ne s'avoua pas vaincu.
- Ecoute, fit-il au petit âne !... Ecoute bien ce que je vais te dire... Si, dans une minute, tu ne t'es pas relevé tout seul, car je n'en puis plus et mes bras sont rompus, et si tu ne reprends pas gentiment ta promenade... eh bien... je vais te conduire aussitôt... et te vendre au manège des ânes vivants de l'avenue de Suffren.
L'âne dressa les oreilles et souleva la tête.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Je dis, repris l'homme... que si tu ne m'obéis pas... dès ce soir, tu tourneras... tu tourneras, comme un toton, sur la plate-forme du manège de monsieur Hellen...
Alors, d'un coup de reins, l'âne, avec une agilité surprenante, se mit debout sur ses quatre petites jambes fines et nerveuses et, d'un pied sûr, il reprit sa marche à travers les voitures...
- C'était pour rire !... dit-il à l'homme...
Et bientôt, tous les deux, l'âne et l'homme, disparurent parmi la foule...